La "PETITE HISTOIRE", contes et légendes

LE VERDICT

Tiré d’un livre publié en 1910 par Harrap et imprimé à Edimbourgh par Turnbull et Spears.

 

 

Nouvelle parue dans Presse de Deers n° 16, juin 2008
Le conte que nous narrons ici est celui de Derrick le Deerhound. Amusez-vous bien en le lisant.

 

“Ça ne le fait pas, Derrick, le public n’en veut pas et le vieux Lévy ne m’en donnera pas plus de cinq livres pour le tout. Je vais essayer d’aller casser des cailloux, c’est tout ce que je suis capable de faire.”

Le magnifique deerhound à qui l’on venait de s’adresser, se leva doucement tout en se détendant et porta d’abord un regard plein d’humour et de tendresse à son maître puis le dirigea vers les œuvres d’art qui s’alignaient le long des murs du studio poussiéreux. C’est comme s’il savait, de même que Lance que si l’on s’en débarrassait judicieusement, cela représenterait de succulents repas d’os et de bouts de viande ainsi qu’une couche confortable pour dormir quand ils partaient en vadrouille tandis que lorsque les œuvres ne se vendaient pas, il fallait se contenter de biscuits pour chien et de n’importe quel abri venu. Derrick détestait Londres mais à cause de son maître, il le supportait joyeusement, peut-être était-il conscient que parmi la foule oppressante qu’il rencontrait lors de ses promenades quotidiennes, il y avait un acheteur potentiel des œuvres de l’artiste.

“C’est trop fouillé, voilà ce qui ne va pas, vieille branche !” laissa échapper nonchalamment Rodney Merton lorsque, arrivant dans la pièce, il trouva Lance dans la contemplation de paysages dont personne ne voulait.

“Ton arbre là, poursuivait-il, en désignant un peuplier qui se tenait tout seul dans la lumière du soir, ressemble du tout au tout à une jeune fille de Burne-Jones attendant que son destin s’accomplisse et je parie que tu as peint la tête d’un vieil homme lui souriant depuis le centre de la haie. Si tu te lançais dans le portrait, je suis sûr que tu ferais un tabac. Tu as ma parole !”

“Peindre des portraits ?” se disait Lance d’un air méprisant. Merci, non, pas pour moi ! La vie de Brown lui pèse depuis qu’il s’est essayé à ce truc-là car chaque bonne femme qu’il peint, s’attend à ce qu’il en fasse une beauté et quand elle est satisfaite, sa meilleure amie hausse les sourcils, sourit et trouve qu’il n’y a pas beaucoup de ressemblance !”

“Oui, mais il fait plein d’argent, c’est ce qui compte” lui fit remarquer judicieusement Merton.

Trop fâché pour répondre, Lance envoya balader d’un coup de pied magistral un vieux tabouret avec lequel Derrick s’amusait de temps à autres et se redressa le plus qu’il put comme pour affronter le Destin.

“notre nom sera célèbre un jour !”

“J’ai des choses à faire, moi, même si tu n’en n’as pas” dit-il sèchement à son ami qui aurait voulu prolonger le débat ; Merton le laissa donc, après lui avoir donné une petite tape affectueuse sur l’épaule qui fut plutôt mal accueillie.

Lance passa la journée à retoucher un de ses paysages les moins “fouillés”.

Quand la courte lumière d’hiver commença à diminuer, il couvrit d’un tissu la toile encore fraîche en prenant garde de ne pas trop serrer et la porta au “vieux Lévy” qui malgré toutes les misères qu’ont subi les gens de sa race, a toujours été là pour dépanner les jeunes artistes dans le besoin et la plus grande précarité.

Lance Winthorpe était un client régulier du “Vieux Lévy” et le gentil juif en voyant les joues creuses et les yeux hagards du jeune homme, se départit de sa réserve habituelle pour lui donner quelque conseil.

En somme, ce conseil se résumait à ce que Merton disait : s’il voulait continuer, il fallait qu’il s’adapte à la demande du public et non pas le contraire ; cependant et malgré le fait que Lance quitta la misérable petite échoppe en meilleur état (grâce à deux souverains *) qu’il n’y était entré, son visage était plus sombre que jamais. Derrick marchait à ses côtés, la queue basse, comprenant que quelque chose clochait et c’est seulement lorsque l’alléchante odeur des saucisses qui cuisaient sur le réchaud à gaz dans le studio parvint à ses narines qu’il sortit de sa déprime. Il mangea sa part avec grand plaisir puis, se coucha aux pieds de son maître avec un soupir de plénitude et lui lança un regard mélancolique qui semblait dire, pourquoi se faire tant de souci puisqu’ils avaient eu de quoi manger, qu’ils étaient au chaud et qu’ils avaient un toit sur leur tête.

Le chien était assoupi depuis longtemps et Lance contemplait le feu lorsque le charbon à moitié consumé prit la forme d’une longue pièce basse avec un grand âtre auprès duquel étaient assises les deux vieilles personnes qui avaient fait tant de sacrifices pour qu’il vienne à Londres et puisse réussir. Comme il regardait les braises, le visage de son grand-père s’éclaira d’un sourire mélange d’espoir et de patience qui est souvent le résultat de nombreuses années de dur labeur.

Il retrouvait là l’expression de son grand-père le jour où Lance les avait quittés plein d’ambition et de rêves de gloire.

“Tu le portes en toi, mon garçon, notre nom sera célèbre un jour !” lui avait dit fièrement le vieil homme. “L’Art pour l’amour de l’Art et la fête suivra !”

Lance lui avait répondu en souriant gaiement mais ça c’était longtemps avant que la peur ne le saisisse. N’avait-il pas remporté la médaille d’or de L’Académie d’Art de la province parmi les applaudissements de ses compagnons d’étude et n’avait-il pas l’appui inconditionnel de son professeur ? Ce dernier avait écrit en termes élogieux que son travail était très prometteur et son grand-père, John Winthorpe avait passé toute la nuit à échafauder des plans pour l’avenir du “p’tit gars”.

Jadis, les Winthorpe faisaient partie de la meilleure société du pays mais une succession de malheurs les ayant dépossédés de leurs terres, aujourd’hui, il ne restait à Lancelot, dernier représentant de la vieille lignée qu’une série de bâtiments de ferme dont les murs s’effondraient sous l’effet du vent et de la pluie. Les riches voisins des alentours dont l’ascendance ne remontait qu’à la dernière génération auraient bien voulu leur tendre la main mais pour un Winthorpe, cela eut été pire que la mort.

“Bah ! Lance va bientôt changer le cours des choses” se disait le grand-père après avoir vendu la dernière moitié de l’action qu’il avait dans une florissante compagnie de chemin de fer et il frottait la vieille montre à gousset qui allait donner l’heure au jeune homme lorsqu’il aurait ces rendez-vous d’affaire importants qui ne tarderaient pas à venir. Lance deviendra un jour un artiste célèbre comme l’avait prédit son maître et tout Londres résonnerait de son nom.

Ceci datait d’il y a plus de deux ans mais les deux vieux y croyaient encore car ils avaient une foi sans faille en leur petit fils et Lance n’avait pas eu le courage de leur avouer qu’il avait… échoué. Ses épîtres enjouées ne laissaient rien transparaître et bien que de temps à autre la tristesse envahissait le grand-père en regardant le soleil se coucher, il se reprenait toujours et songeait que Rome ne s’était pas construite en un jour.

“Ce serait bon pour le jeune de manger un peu de vache enragée” aimait-il à dire, “ça va, ça vient et ce n’est pas avec la première pomme qui tombe dans notre giron que nous remplirons le fruitier.”

Pendant ce temps, Lancelot travaillait et crevait de faim car rien ne le forcerait à se vendre pour de l’argent. “L’Art pour l’amour de l’Art” avait dit son grand-père ; ce serait ça ou rien et s’il n’avait pas encore jeté sa palette au feu et émigré au Canada, c’était simplement par égard pour son grand-père et à cause d’une certaine détermination dont il avait hérité de ses ancêtres.

Deux souverains ne sont pas inépuisables même lorsque l’on fait attention et après quelques jours, Derrick renifla partout en vain. Il ne restait même plus un seul de ces biscuits pour chiens dont il ne raffolait pas et la nuit précédente maître et chien étaient partis au lit sans souper.

“Il n’y a plus rien dans le placard, mon pauvre vieux” dit Lancelot brièvement l’ouvrant tout grand et Derrick, se dressant sur ses pattes arrières en renifla chaque coin avant de se laisser tomber sur ses quatre pattes et prit la porte.

Même le chien m’abandonne se dit tristement Lance comme il sortait de chez lui, un baluchon de ses affaires personnelles sous le bras. Il ne lui en restait pas beaucoup car elles lui rapportaient plus d’argent que ses tableaux.

“Haro sur le brigand !”

Cela ne faisait pas plus d’une demi-heure qu’il était revenu et qu’il retouchait nonchalamment un moulin à vent que Rodney Merton aurait sûrement qualifié de sorcière à quatre bras, lorsque Derrick, comme à son habitude, tapa aux panneaux de la porte. Lance le laissa entrer sans le regarder, encore trop peiné par sa désertion mais les gémissements incessants du chien le forcèrent à tourner la tête. La splendide créature se tenait devant un énorme morceau de steak de bœuf cru et attendait avec une digne humilité la réaction de son maître au sujet de son larcin.

“Tu n’avais rien à manger, alors je t’ai apporté de la nourriture” semblait-il dire. “Blâme-moi, si tu veux mais c’est pour toi que je l’ai fait.”

Alors que Lance était encore sous le coup de la surprise, de grands coups à la porte signalèrent une autre arrivée et une femme en colère, essoufflée et hors d’haleine se précipita dans la pièce dès que la porte lui fut ouverte et pointa un doigt accusateur en direction de Derrick.

“Haro sur le brigand !” cria-t-elle “regardez-le, ce sale voleur ! ça faisait au moins une heure que je le voyais rôder autour et dès que Mike a eu le dos tourné pour aller peser une livre de collier de mouton à la Veuve Malone, il s’est emparé du boeuf à une telle vitesse que je n’ai même pas pu l’attraper par la queue !”

En entendant les propos de l’excitée, Derrick n’avait pas bougé d’un poil et Lance bien qu’il fut très embêté, ne put s’empêcher d’apprécier combien il y avait de grâce dans l’attitude de son chien. Qu’un animal aussi noble se soit laissé aller à voler ne pouvait s’expliquer que par la profondeur de ses sentiments et il en fut si bouleversé que les larmes lui montèrent aux yeux.

“Je suis désolé” dit-il simplement se tournant vers l’accusatrice. “Le chien a pensé que j’avais faim et il a volé pour moi. Je vais vous régler le prix de la viande et cela ne se reproduira plus.”

Il se mit à palper ses poches en quête du porte-monnaie, soulagé d’avoir été emprunter de l’argent de si bon matin au mont-de-piété mais la brave irlandaise avait déjà tout oublié. “Que Dieu bénisse le p’tit chéri !” s’écria-t-elle, se jetant à genoux devant Derrick et pressant la tête récalcitrante du chien contre sa poitrine. “C’est sûr qu’il a fait ce qu’il y avait de mieux pour son ami, qu’est-ce que l’un de nous aurait pu faire de plus ? Et jamais la créature n’a essayé d’en croquer un bout !” puis, à la grande surprise et au mécontentement de Derrick, elle le serra si fort qu’il faillit étouffer.

 

Lance eut toutes les peines du monde à lui faire accepter l’argent et si elle le prit, ce fut seulement après s’être assuré qu’on lui permettrait de manger son butin “jusqu’au dernier petit morceau”.

Une fois que Derrick et lui furent à nouveau seuls, l’artiste prit sa palette et plaça le chien dans la même position qu’il avait lorsqu’il attendait son verdict et il se mit à le peindre comme si sa vie en dépendait.

“Reste comme tu es, ne bouge pas !” lui ordonna-il sans ménagements et Derrick obéit.

Les heures s’écoulèrent les unes après les autres. La vive lumière du soleil ruisselait sur la tête du chien faisant cligner ses yeux au regard si profond et tendre mais à part cela, il ne bougeait pas d’un poil.

Les ombres s’allongèrent et l’artiste continuait à peindre ; lorsqu’enfin, il laissa tomber son pinceau, ce fut comme si Derrick lui-même le regardait depuis la toile. En l’espace d’une brève journée, Lance avait franchi le gouffre qui séparait son ambition de sa réussite et il n’avait pas besoin de l’avis de Merton pour savoir que sa peinture était un chef-d’œuvre.

 

“Descends, Derrick, c’est fini !”

Aux premières lueurs du jour, il recommença à travailler et Derrick une fois de plus monta sur la petite estrade. Patiemment, sans se plaindre, il exhaussait les vœux de son maître, restant muet pendant des heures. Sa lassitude ne se voyait que dans l’expression désespérée de son regard lorsqu’il croisait celui de Lancelot. Il en fut de même le lendemain et le surlendemain au point que ses pattes s’ankylosèrent par manque d’exercice et qu’il ne voulut plus des morceaux de choix qu’on lui présentait maintenant. Puis, enfin il afficha sans équivoque son ennui, anxieux qu’il était de finir avec ces séances de pose et Lance ne pouvait s’empêcher de sourire en le voyant bailler et prendre le plus misérable des airs lorsqu’on lui demandait de reprendre la pose après quelques moments de repos.

“J’ai fait tout ce que je pouvais, aie pitié de moi, laisse-moi m’en aller !” implora-t-il, en silence et Lance se dit qu’en voulant une autre séance, il agissait un peu comme un tortionnaire. “Une dernière fois !” dit-il d’une voix câline à Derrick qui se traînait hors du coin obscur où il s’était réfugié “et je ne te demanderai plus de te lever !”

Lance avait toujours déclaré que Derrick comprenait tout ce qu’on lui disait mais fut quand même surpris de l’effet produit par ses paroles car le chien sauta sur la petite estrade avec un jappement de joie, prit la pose, réussit non sans mal à ne plus remuer la queue et se raidit telle une pierre taillée.

Il ne montra pas un seul signe de souffrance bien que la séance se prolongea et lorsqu’elle fut enfin achevée, et que Lance cria “Descends, Derrick, c’est fini !”

il se mit à aboyer à en perdre la voix. Le bruit qu’il faisait couvrit celui de pas approchant et ne cessa que lorsque Lance fit entrer Claudius Barr le grand critique d’art venu voir la merveilleuse peinture dont parlaient tant les amis de Lance.

Barr se répandait si rarement en éloges que lorsqu’il donnait son approbation, c’était considéré comme la marque du succès et aujourd’hui en même temps qu’il balayait du regard le jeune artiste aux yeux creux et la toile posée sur le chevalet, l’expression de son visage s’adoucit. “C’est une des plus belles choses que j’ai vue depuis longtemps” dit-il avec emphase et Lance comprit que ç’en était fini de ses privations.

“Le Verdict” fut la peinture de l’année à l’Académie et fit la fortune de Lance. Il avait fait son trou dans le monde des arts et les commandes pour peindre des chiens affluaient. Il rendit une visite éclair aux deux chers vieux qui avaient toujours cru en lui et collectionnaient tous les articles de presse où l’on parlait de «Cette étoile montante de l’Art, Lancelot Winthorpe” comme si chaque mot valait son pesant d’or.

Fidèle à sa promesse, Lance ne proposa jamais plus à Derrick de venir poser pour lui. Le deerhound, couché à la place d’honneur aux pieds de son maître dans le nouveau studio spacieux que celui-ci partageait avec Jackson Romer, regardait d’un œil amusé le calvaire de ces chiens malchanceux à qui l’on demandait de monter sur l’estrade honnie.

un regard emprunt de chagrin

“Quelle superbe créature !” s’exclama Romer au cours d’un après-midi en lui caressant sa si belle tête. “J’aurais bien aimé que tu m’autorises à le dessiner”

“D’accord”, répondit Lance négligemment, oubliant sa promesse. “Derrick, sur l’estrade ! Le copain veut faire ton portrait”.

Le deerhound bondit sur ses pattes, lui lança un regard emprunt d’étonnement et de chagrin puis hurlant sa tristesse se précipita dehors par la porte ouverte.

“Oh ! Zut, j’ai oublié que je ne lui demanderai plus jamais de prendre la pose !” s’écria Lance, plus fâché avec lui-même qu’il ne le laissait paraître.

“Dans une heure ou deux il sera de retour” lui dit son ami pour le consoler, ne croyant qu’à demi le pourquoi de la fuite ; cependant Lance tint à l’informer de l’intelligence et de la mémoire de son chien.

Le maître espérait toujours et le guetta toute la journée ainsi que beaucoup d’autres. Derrick ne revint pas. Les semaines passaient et la seule chose qui vint aux oreilles de Lance, fut qu’apparemment, un énorme deerhound hantait le quartier à la tombée de la nuit.

Il était sûr de l’avoir aperçu une ou deux fois, rôdant à l’ombre d’un pâté de maisons au bout de la rue mais il disparut en un éclair à l’approche de Lance qui s’égosilla en pure perte à l’appeler.

L’été touchait à sa fin. L’automne arrivait à grands pas et le jeune Romer faisait de son mieux pour persuader Lance de remettre son travail à plus tard et de l’accompagner dans le Devonshire où les landes s’enflammaient des bruyères en fleurs et les embruns mêlaient leur douceur vivifiante aux senteurs des pins.

Bien que Lance eu très envie de revoir sa maison et qu’il voulait entendre son grand-père lui dire “Félicitations”, il n’avait pas le courage de partir sans le chien dont il avait bêtement trahi la confiance. “Je viendrai peut-être un peu plus tard” dit-il et Romer dût se résoudre à partir seul.

Ce soir là, Lance laissa la porte du studio grand ouverte et plaça sa chaise sur le seuil afin de profiter amplement de la douce senteur des grands lys blancs qui poussaient dans le vieux jardin. La brise du soir se faisait sentir à travers les branches du cytise et répandait les graines de l’arbre sur la terre nue ; les grillons se répondaient à qui mieux -mieux sur la pelouse tandis qu’une petite grive dérangée dans son sommeil par un chat lançait un cri d’alarme et courait se réfugier auprès d’une congénère. Soudain, un faible gémissement parvint aux oreilles de Lance.

“Derrick !”cria-t-il ; amaigri, estropié et boiteux, son chien lui était revenu dans l’obscurité.

Plus rien désormais ne pouvait gâcher sa joie.

source : Deerhound Club Australien

Traduction M. E. Vinen

Marie Stuart, Nero et l'infortuné Vicomte de CHASTELARD

Le deerhound fidèle ami de l'homme ???? hum !

extrait de "Histoire des femmes infidèles célèbres / Henry de Kock (Paul de Kock fils)"

source Gallica

 

[...]

"Bref, les choses en vinrent à ce point que lord James, comte Murray — son frère naturel — à qui elle avait remis le dépôt de son autorité, se crut en droit de lui adresser de sérieux avertissements.

 

— La noblesse écossaise, madame, dit lord James à Marie Stuart, s'étonne, et, s'il faut vous l'avouer, s'alarme de votre sympathie marquée pour les seigneurs français qui vous entourent. Dans votre propre intérêt, et dans celui de ces étrangers, j'ose donc vous supplier de les inviter à rejoindre, sans délai, leur patrie. Marie Stuart soupira. Mais lord James avait raison, elle le comprenait. Quoique, dès son retour au pays natal, la jeune reine, catholique fervente de cœur et de principes, se fût appliquée, d'après le sage conseil de ses oncles, à donner toute sa confiance aux chefs des réformés, —la religion protestante commençait alors de dominer en Ecosse - elle n'en avait pas moins continué de pratiquer, pour elle-même, dans une chapelle de son palais, le culte auquel elle était attachée.

Premier grief des protestants contre elle. La prédilection qu'elle témoignait à des gentils hommes de la cour de France, tous catholiques comme elle, était un second sujet de mécontentement pour ses sujets contre la reine.

 

Lord James continua :

 

— J'ai parlé comme ministre, c'est-à-dire au nom du peuple écossais représenté par sa noblesse; en mon nom, maintenant, comme frère, mon devoir est de rappeler à Votre Majesté qu'il n'est peut-être pas digne d'elle de tolérer qu'un seigneur, engagé dans les liens du mariage, lui manifeste aussi publiquement qu'il le fait, l'effervescence de ses sentiments.

Cette fois, Marie Stuart rougit. C'était au marquis de Damville que lord James faisait allusion. Le marquis était marié... Et elle le savait.

Surmontant son trouble, pourtant, et tendant la main au comte :

 

— Je remercie le ministre et le frère de leurs bons avis, dit-elle, et je les suivrai. Dans huit jours, je le promets, les gentilshommes français qui m'ont suivie ici m'auront dit adieu.

 

— Tous ? insista lord James.

 

— Tous ! conclut la reine.

 

Tous, non ; tous ne quittèrent pas la cour d'Ecosse ; il y en resta un : le vicomte de Chastelard, chargé par le marquis de Damville, d'accord avec Marie Stuart, de recevoir les lettres qu'il lui adresserait de France pour Sa Majesté.  On se séparait, puisqu'on y était forcés, mais on ne renonçait pas pour cela à s'adorer.

 

Pauvre Chastelard ! Pourquoi accepta-t-il ce rôle d'intermédiaire galant, qu'il devait d'ailleurs remplir si mal ! Damville parti, ne voilà-t-il pas qu'au lieu de s'occuper, comme il s'y était engagé, des affaires du cher exilé, Chastelard n'eut plus qu'une idée : celle de faire les siennes !

Il était assez bien de sa personne aussi, ce Chastelard, il avait vingt-cinq ans à peine; de plus il était poète, trois motifs pour qu'il ne doutât de rien. Il adressa des vers à Marie Stuart, des vers, d'abord respectueux, puis tendres... puis brûlants.

On sait que la poésie était le faible de la reine d'Ecosse. En tout cas, la constance n'était pas son fort.   Elle répondit de façon à l'encourager, à son nouvel amoureux…  Il en perdit la tête. Oui, certes, il fallut qu'il devînt fou pour concevoir et exécuter, à l'égard d'une reine, une entreprise bonne tout au plus à tenter près d'une petite bourgeoise.

 

Il avait ses entrées à Holyrood, palais de Marie Stuart. Un soir, trompant la surveillance des gardes et des valets, il réussit à se glisser jusque dans les appartements privés, dans la chambre à coucher même de la reine, sous le lit de laquelle il se cacha.

Vers onze heures, Marie arriva, escortée de deux de ses dames d'honneur qui procédèrent à sa toilette de nuit. On la décoiffa, puis on lui retira sa robe et son corset. C'était en automne, il faisait froid, comme une simple mortelle, la reine, en chemise, s'assit, pour se chauffer, devant la cheminée où brillait un grand feu. Semblable au paysan du conte de La Fontaine, Chastelard, l'heureux Chastelard, témoin de cette charmante scène intime, eût pu s'écrier : Grand Dieu que vois-je.... et que ne vois-je [pas]!...

Il voyait, au bout d'une jambe ronde, faite au tour, un pied étroit, cambré, se jouant, nu, dans une mule de maroquin; il voyait, sur des épaules blanches - des épaules à damner un saint -  une forêt de cheveux se déroulant en une cascade soyeuse -  ces beaux cheveux blonds, objet d'envie d'Elisabeth d'Angleterre, qui, elle, avait les siens d'un rouge carotte. Il voyait....

 

Mais, tout à coup, sur un bruit léger qui se produisit à la porte de la chambre, Marie Stuart, en train de causer avec les dames d'honneur,

 

— Eh ! n'est-ce pas Néro qui gratte? Ouvrez-lui donc!

 

Néro était un magnifique lévrier d'Ecosse, le chien favori de la reine. Il couchait, la nuit, au pied de son lit, sur une peau d'ours. Chastelard ignorait cette particularité.

 

— Je suis perdu ! pensa-t-il, quand on ouvrit à Néro.

 

Et il ne se trompait pas. Et ce ne fut pas long !

Peu doués, en général, sous le rapport de l'odorat, les lévriers se rattrapent par la subtilité de l'ouïe et de la vue. Néro ne sentit pas Chastelard... il le vit, il l'entendit tressaillir dans sa cachette... Et, les yeux étincelants, le poil hérissé, il bondit vers le lit en aboyant avec fureur.

Les dames d'honneur se baissèrent, croyant à la présence de quelque chien étranger... Vous jugez de leurs cris en apercevant un homme blotti sous le lit de Sa Majesté! Très-effrayée, elle-même, Marie Stuart s'était précipitée dans une pièce voisine.

Des gardes accoururent. Chastelard fut arrêté et jeté dans un cachot.

 

On assure que, lorsqu'on lui apprit qui était l'impertinent curieux dépisté par Néro, la reine eut un geste plus chagrin qu'irrité.

C'est qu'elle prévoyait le sort réservé à ce curieux.

En vain elle fit agir secrètement de hautes influences, accusé et convaincu d'un attentat terrible, un attentat à la pudeur royale, Chastelard fut condamné à mort par des juges puritains.

 

Il entendit sans pâlir sa sentence; il marcha au supplice sans trembler. Pendant les débats du procès, il avait moins cherché à défendre sa vie qu'à sauvegarder l'honneur, que des méchants pouvaient suspecter, de la reine.

Quand on lui demanda si quelque chose dans la conduite de cette dernière l'avait autorisé à sa détestable action :

 

— Rien ! répondit-il. J'aimais la reine, mais la reine a toujours ignoré mon amour. une étoile s'occupe-t-elle d'un brin d'herbe?

On lui trancha la tête.

La veille de son exécution, un homme lui apporta, de la part de Marie, un mouchoir à ses armes— et à son parfum — qu'elle lui offrait pour se bander les yeux sur l'échafaud. Il couvrit de baisers le morceau de fine batiste, dernier gage d'une pitié impuissante, puis, le rendant au messager :

— Remerciez pour moi Sa Majesté, dit-il, avec un sourire mélancolique, mais il ne faut pas qu'on lui reproche d'avoir pardonné à mes yeux, même au moment de se fermer pour toujours, d'avoir vu ce qu'il leur était défendu de voir.

 

[...]

 

w" Marie Stuart" femme infidèle célèbre,
le chapitre complet à lire (la lecture est plaisan
te

Scottish Deerhounds pour les bleus